Traces d’Amos Gitaï au Palais de Tokyo : réussi mais pesant !

 

Amos Gitaï, Lullaby to my Father, 2011

  « Le lieu donne déjà le contexte » dit Amos Gitaï dans l’interview du 5 février  : En effet, Le palais de Tokyo, construit en 1934, constitué de deux ailes monumentales en arc de cercle, reliées par un portique, a été admiré par les Nazis ; dans les sous-sols ont été stockés les biens juifs spoliés pendant la seconde guerre mondiale. A l’entrée de l’espace d’exposition, avant de descendre, sont affichées des documents d’archives de la vie du Père du cinéaste, Munio Weinraub Gitaï (1909-1970). Préférant être confrontée d’abord directement à l’installation,  je jette un coup d’oeil rapide. C’est un travail de mémoiretrès didactique. Etudiant en architecture à l’école du Bauhaus, Munio Weinraub a été arrêté et convoqué devant un tribunal   par les Nazis en 1933, accusé de « trahison contre le peuple allemand », puis expulsé vers la Suisse .

Aussitôt descendue, ma sensibilité est submergée par les images, les paroles et les sons de vidéos projetées en simultané et en boucle sur les murs lépreux du sous-sol : un extrait du film Free Zone de 2005, Nathalie Portman pleurant ; un extrait de Berlin-Jérusalem de 1989, présentant un violoniste et des danseurs dans les cafés de Berlin des années trente, puis les colines de Jérusalem ;  un extrait de Au nom du Duce de 1994, montrant Alessandra Mussolini faisant campagne pour les élections présidentielles et municipales à Naples. En avançant dans le fond du chantier, je suis saisie par la lecture  de l’acte d’accusation de Munio Weinraub,  le plaidoyer de son avocat, la lecture du bulletin de  santé du prisonnier – aucun détail physiologique répugnant n’est sensuré -, le tout en langue originale ; paroles rythmées par les « tip -tip » de la machine à écrire, enregistrant les actes du procès. Ces quatre scènes sont extraites du film inédit Lullaby to my Father. En plus, on est obligé de regarder à travers des grillages, comme si on était « parqué » – très « Konzentrationslager » !- C’est réussi, car très désagréable et angoissant ! Je me sens oppressée par la violence de l’Histoire collective, illustrée par les drames individuels des personnages. On s’y croirait ! Amos Gitaï tire exceptionnellement parti des sous-sols désafectés du Palais de Tokyo ! Il se sert du parcours de son Père pour nous mettre en garde contre les mouvements néo-populistes xénophobes  dans l’europe d’aujourd’hui. Il utilise avec brio l’art comme moyen de transmission de l’histoire. Ce travail me fait penser à l’installation de Christian Boltanski,  Personnes, au Grand Palais pour la Monumenta 2010, que, volontairement, je n’étais pas allée voir.

Vous avez tout compris !?  Je ne vous recommande pas cette exposition si vous n’avez pas un moral en acier trempé ! Mais c’est une oeuvre instructive pour les jeunes générations, afin qu’elles sachent et n’oublient pas…..  jusqu’au 10 avril 2011

À propos de Françoise Delaire

historienne de l'art
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3 réponses à Traces d’Amos Gitaï au Palais de Tokyo : réussi mais pesant !

  1. phil dit :

    J’aime beaucoup la phrase: « la violence de l’Histoire collective, illustrée par les drames individuels des personnages. »

  2. Graindeville dit :

    On ne va pas voir les films d’Amos Gitaï, en imaginant se divertir avec légèreté. Mais s’il y a quelque chose d’extrêmement décevant dans l’expo, c’est le remake d’un événement, l’installation de Gitai dans la Base sous-marine de Bordeaux, d’une puissance telle qu’il aurait mérité de demeurer unique. Il y a dans l’art contemporain une tendance désopilante consistant à refaire ici ce qui a marché ailleurs, toutes les grandes manifestations événementielles de nos chères métropoles en témoignant.

    • Merci pour votre commentaire. Je n’ai pas vu l’installation d’Amos gitaï à Bordeaux ; mais si j’ai trouvé l’ensemble si pesant, c’est sûrement parce que l’expo « réchauffée resservie » manque de spontanéité.

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